Diario Judío México - Réagissant à l’attentat à la voiture-bélier du 17 août 2017 de Barcelone, mené par une cellule de l’Etat islamique (EI) dont les membres sont des musulmans d’origine marocaine, plusieurs journalistes arabes ont appelé le monde arabe à privilégier le combat contre l’extrémisme, à cesser de justifier les attentats terroristes et à prendre des mesures contre l’inculcation de la haine dans les sociétés arabes. Dans un éditorial virulent, Ghassan Charbel, rédacteur en chef du quotidien basé à Londres Al-Sharq Al-Awsat, affirme que le fait de présenter ces attentats comme des représailles aux injustices occidentales commises contre les pays arabes et l’islam vise à dissimuler le désir de tuer, ajoutant que le monde arabe continue de s’accrocher au passé au lieu de se tourner vers l’avenir. Charbel appelle à examiner les facteurs ayant engendré cette culture de la haine qui produit des assassins.

De son côté, l’éditorialiste du quotidien jordanien Al-Ghad Fahed Al-Khitan écrit que les attentats terroristes attisent les flammes de la haine en Occident envers le monde arabe et l’islam, et appelle le monde arabe à s’opposer fermement au terrorisme et à rejeter les fatwas utilisées par les terroristes pour justifier leurs actions.

Extraits des éditoriaux de Ghassan Charbel et de Fahed Al-Khitan :

Le rédacteur en chef d’Al-Sharq Al-Awsat Ghassan Charbel : Pourquoi sommes-nous tentés d’affronter le monde, au lieu de vivre avec lui ?

« Chaque fois qu’une explosion retentit dans une ville du monde, on rejoue la même scène. Je vais dans la salle de rédaction, je vois les yeux collés aux informations apparaissant sur les écrans et j’entends mes collègues murmurer : ‘si seulement l’auteur n’était pas un Arabe’, ‘si seulement l’auteur n’était pas musulman’ ; ‘nous n’avons plus besoin d’incidents’. Je les entends et je partage leurs sentiments. Mais très vite, la vérité nous éclate au visage. Ce n’est un secret pour personne que le fait d’attaquer le monde est devenu notre spécialité exclusive et terrible.

Je sais parfaitement que l’homme qui a écrasé des touristes dans tel ou tel endroit ne représente ni pays d’origine ni sa communauté, qu’il n’a pas reçu d’autorisation officielle pour perpétrer son crime, qu’il était recherché dans son pays avant d’être ajouté aux listes internationales de criminels recherchés, et qu’il pose une menace plus grande pour son pays de naissance que pour l’arène lointaine où il a commis son crime.

Je sais que le fanatisme n’est pas le monopole d’une région particulière, d’une religion ou d’un pays… mais nous devons reconnaître sans équivoque que nous sommes les maîtres de l’agression dirigée contre le monde et que nous avons atteint un niveau inégalé [qui peut être inscrit] dans le Livre Guinness des records…

La vue de touristes mourant d’hémorragie en conséquence d’actions perpétrées par des personnes venant de notre monde me procure un sentiment de honte extrême. Pourquoi devrais-je me sentir obligé de présenter des excuses à la famille d’un homme originaire de Chine, qui se trouvait ici à Barcelone, à un touriste japonais qui a décidé de passer ses vacances à Nice, ou à un Allemand qui se rendait en visite à Louxor ?

Cela est choquant. Qui nous a donné le droit d’attaquer ces pays et ces villes ? Qui nous a donné le droit d’assassiner des jeunes gens qui célèbrent la vie à Istanbul ? Qui nous a donné le droit de tuer les occupants des Tours jumelles de New York ? L’argument de l’oppression dont nous souffrons en tel ou tel lieu n’est qu’une couverture, destinée à cacher le profond désir de tuer celui qui est différent, le profond désir d’éradiquer toute personne dont les caractéristiques ou les croyances ne sont pas conformes aux nôtres. Même en supposant que nous soyons victimes d’injustice, devons-nous répondre par une injustice encore plus grande contre des innocents ? L’argument de la haine du monde à notre égard n’est pas fondé. On ne peut nier le fait que l’Occident a parfois mal réagi à nos mauvaises actions, mais cela n’atteint certainement pas le niveau des folies meurtrières que nous organisons dans des lieux divers et éloignés. Tous ceux qui connaissent l’Occident savent que la loi y est souveraine et qu’elle a préséance sur tout, qu’elle protège même ceux qui prêchent la haine. Beaucoup savent que les communautés arabes et musulmanes en Europe jouissent d’une liberté qui leur est souvent refusée dans leurs pays d’origine.

Pourquoi attaquons-nous le monde ? Est-ce parce qu’il a choisi d’aller vers l’avenir, alors que nous nous accrochons au passé ? Est-ce parce qu’il a inventé l’avion dans lequel nous voyageons, les voitures dans lesquelles nous conduisons et les traitements contre le cancer que nous utilisons dans nos hôpitaux ? Quelle est la raison de cette haine envers l’Occident, dans les universités duquel nous aimerions pourtant que nos enfants et petits-enfants étudient ?

Pourquoi attaquons-nous le monde ? Est-ce parce que nous n’avons pas réussi à construire de pays modernes, à les développer, à créer des emplois, à garantir les libertés [personnelles] et à établir la primauté du droit ? Considérons-nous le progrès de l’autre comme notre défaite et comme une menace pour notre existence ? La solution est-elle de nous faire exploser là-bas [en Occident], ou de sortir des tunnels dans lesquels nous avons été heureux de demeurer si longtemps ? Est-il vrai que nous sommes terrifiés par la gamme de couleurs, d’opportunités et de possibilités [offerts par l’Occident] et que nous sommes inquiets face au [destin d’un] monde terne, dont nous imaginons qu’il garantira notre survie et la pérennité de de notre identité, loin de toute influence extérieure…? Ou bien est-il vrai que nous sommes pris de panique, chaque fois que nous entendons sonner les cloches de l’ère moderne ? Les cloches de l’ère de la science, de la technologie, de la médecine, des idées, de la culture, de l’éducation et de la musique.

Pourquoi attaquons-nous le monde ? D’où d’où nous vient cette immense charge de haine ? Pourquoi sommes-nous tentés d’affronter de manière aussi horrible le [reste du] monde, au lieu de vivre avec lui et en son sein ? Pourquoi préférons-nous l’explosion au dialogue ? La mort à l’influence mutuelle et au compromis ? Les ruines à la vie dans des maisons communes ? La poussière au pluralisme, et tourner le dos à tendre la main ? Et le titre de ‘meurtrier’ ou de ‘défunt’ au dialogue et à la reconnaissance mutuelle ?

Nous ne pourrons pas continuer à attaquer le monde. Cette politique amènera la destruction de nos sociétés, avant qu’elle n’amène la destruction d’un seul café, musée ou d’une seule tour dans le monde de l’autre. Les assassins qui déambulent dans le monde tuent leurs pays d’origine, tout en se berçant de l’illusion qu’ils tuent l’autre. Ces pays [d’Occident] qui semblent fragiles sont capables de vivre avec le danger, car ce sont des pays et des institutions qui font des erreurs et les corrigent, qui réexaminent leurs conceptions et apportent des alternatives.

Le temps est venu de faire de la guerre aux extrémistes notre priorité. Le lexique de l’extrémisme à la maison, dans le quartier, à l’école et dans les différents programmes éducatifs doit être écarté. Les émissions de haine à la télévision et dans les médias sociaux doivent être interrompues. Nous devons nous interroger sur cette culture qui engendre le désir d’attaquer le monde. En l’absence de confrontation courageuse et rationnelle, nous allons plonger toujours plus profondément dans la boue et le sang et donner naissance à des meurtriers toujours plus nombreux. » [1]

L’éditorialiste d’Al-Ghad Fahed Al-Khitan : Nous hésitons encore à répudier le terrorisme ; or nous devons prouver au monde que nous le faisons

Des milliers d’individus dans le monde ont été atteints par les crimes de l’EI. Certains ont été tués ou blessés ; d’autres ont perdu des membres de leur famille ou des amis. Comme eux, des centaines de milliers de personnes qui vivent dans différentes villes ont connu cette expérience amère, et ont vu leurs villes frappées et ensanglantées. Ces gens n’oublieront et n’absoudront jamais [l’EI]. Ce sont eux qui vont consolider notre image aux yeux de monde. Nous n’avons peut-être pas conscience du préjudice à court terme, mais dans un proche avenir nous assisterons à des changements dans les conceptions d’une grande partie de l’opinion occidentale.

Les bourgeons de la haine [envers les Arabes] sont apparus en force [en Occident], sous forme de la montée de la droite radicale dans toutes les élections en Europe, de la xénophobie – en particulier à l’égard des Arabes et des musulmans – et de l’ostracisme envers les réfugiés. Les progressistes et la gauche en Occident combattent ces phénomènes, mais avec chaque nouvel attentat, leurs voix se font plus faibles, et les signes de désespoir et de la frustration apparaissent [plus clairement].

Notre discours dominant, [à savoir, que ces terroristes constituent] une minorité non représentative, ne va pas tenir longtemps. Nous allons devoir prouver au monde que nous sommes une majorité à répudier le terrorisme. Nous hésitons encore. Après chaque phrase de condamnation prudente de notre part vient un ‘mais’. Beaucoup parmi nous cherchent encore une excuse aux assassins et une justification à leurs crimes. Nous considérons toujours comme sacrées ces fatwas où les terroristes ont trouvé [la justification de leurs actions]. Il ne sous reste plus assez de marge de manœuvre pour nous esquiver.

Nous devons prendre une décision ferme – car sans cela, il ne sera pas raisonnable de demander pourquoi on nous déteste. Le puits de notre propre haine suffit amplement à faire de nous une nation rejetée par le monde entier”. [2]

Lire la version anglaise

[1] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 21 août 2017.

[2] Al-Ghad (Jordanie), 19 août 2017.