Reportons-nous au 2 octobre 1962, trois jours, comme aujourd’hui, après le début de Roch Hachana. A Mourmansk, sur le cercle arctique, quatre sous-marins nucléaires quittent le port. Leur destination, archi-secrète, c’est Cuba.

Quatre semaines plus tard, l’un d’eux est détecté dans les Caraïbes. Pour le faire remonter à la surface aux fins de contrôle, l’US Navy lance des grenades de faible intensité, une procédure spectaculaire mais classique dont elle a informé l’Etat Major soviétique. Mais le sous-marin a essuyé une grosse tempête, il a perdu le contact avec Moscou, n’a pas les moyens non plus de communiquer avec les Américains, et son commandant, pensant que la guerre a commencé, perd les pédales et ordonne de lancer une torpille nucléaire. Sans le refus de son second, dont l’accord était réglementairement nécessaire, l’apocalypse nucléaire aurait pu être déclenchée . Les Américains ne savaient pas que les Soviétiques voulaient établir une base de sous-marins nucléaires à Cuba et cet épisode fut révélé quarante ans plus tard, quand un expert américain déclara: « Ce jour-là, un gars nommé Vassili Arkhipov a sauvé le monde ».

L’incident avait eu lieu trois jours après le célèbre et magnifique discours du Président Kennedy décrétant une quarantaine sur toutes les livraisons militaires à Cuba, quarantaine, pour éviter le terme de blocus, considéré comme un acte de guerre. Le 14 octobre des rampes de lancement de missiles avaient été repérées à Cuba, à moins de 200 km des côtes de la Floride.

Les Américains, soutenus par leurs alliés et notamment par De Gaulle pourtant en désaccord avec l’Otan, ont su formuler aux Soviétiques des menaces crédibles et leur détermination fit reculer un Khrouchtchev jusque là dans le déni et l’arrogance, poussé par un Fidel Castro belliqueux. En quelques jours, un accord fut trouvé et la base de missiles démantelée. Khrouchtchev apparut le perdant du bras de fer, et cela contribua largement à sa chute deux ans plus tard.

Le souvenir de la crise des missiles est certainement présent dans la réaction américaine aux gesticulations de Poutine. A sa menace d’utiliser l’arme nucléaire répond la très ferme déclaration, dont chaque mot est soigneusement pesé, de Jack Sullivan, conseiller à la sécurité nationale.

Vladimir Poutine avait dix ans pendant la crise des missiles, qu’il a étudiée au cours de sa formation au KGB. Quelles conclusions en a-t-il tirées ?

Il y a une douzaine d’années, j’ai eu le privilège de lui tenir un discours au Kremlin lors d’une rencontre avec le Congrès juif européen. J’ai exprimé ce qui m’angoissait alors, et qui m’angoisse aujourd’hui, l’acquisition de l’arme nucléaire par l’Iran. J’ai pensé à la crise des missiles de Cuba en disant à Poutine que, entre les mains de responsables rationnels comme Kennedy et Khrouchtchev, la bombe atomique avait été moins dangereuse qu’elle ne le serait dans celles d’un fanatique comme Ahmadinedjad, qui voyait dans le chaos nucléaire l’occasion du retour du dernier imam, le Messie des temps derniers.

Je m’adressais à Poutine comme à un dirigeant raisonnable et responsable, mais j’avais eu une impression sinistre de ma poignée de mains avec lui. Son regard que l’inexpressivité rendait glaçant, sans l’ébauche d’un sourire, était celui d’un tueur à gages. Dans son propre discours, il prétendit que la Russie était le seul pays au monde où l’antisémitisme n’existait pas. J’ai compris que sa vérité n’avait absolument rien à voir avec la vérité des faits.

Et maintenant ? On peut parier que pour Poutine, le Khrouchtchev de la crise des missiles est un contre-modèle, car il apparait comme un perdant. La réalité était plus complexe, avec le démantèlement des bases américaines en Turquie et en Italie, la survie assurée au régime castriste et, finalement, la détente Est-Ouest, mais l’image compte plus que la réalité. Avec sa petite taille qu’il cherche à masquer, Poutine, au sambo, la lutte russe, au judo ou en politique, a l’obsession de paraître dominer. C’est ce qu’accepte, ou acceptait, la majorité du peuple russe, habitué par l’histoire à brader sa liberté en échange de la stabilité et de la fierté de la force.

Alors qu’il s’agit de sa propre survie, Poutine parle de la survie de la Russie, menacée par l’Occident. La victimisation est au centre du discours des dictateurs, qui disent ne rien faire d’autre que de réagir aux humiliations que les ennemis veulent infliger à leur peuple. En réalité, c’est lui qui aujourd’hui humilie la Russie, mais un Poutine qui prétend défendre une patrie que personne ne menace est un Poutine qui refusera de reconnaitre ses mensonges et ses échecs et fera tout pour garder son pouvoir. Ce Poutine acculé est particulièrement dangereux.

Il a déclaré en 2018 : “À quoi bon le monde, si la Russie n’en fait plus partie”. En fait, le garnement de Leningrad a le terrible moyen de frimer : “À quoi bon le monde, si je ne suis plus le chef ?”

On dit qu’il a cohabité dans son enfance avec une famille juive religieuse, mais on voit mal Vladimir Poutine faire sa repentance à Kippour. Faut-il espérer qu’un second Vassili Arkhipov vienne sauver la Russie et le monde? Les experts qui pensent que si Poutine disparait de la scène politique, il sera remplacé par plus nationaliste que lui, sont plutôt pessimistes, mais le pire n’est jamais sûr.

Les jours redoutables où nous nous trouvons conduisent à la joyeuse conclusion de Simhat Thora.….

Bonnes fêtes et à la semaine prochaine

Richard Prasquier

FuenteCRIF

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