Portugal : qui sont les Juifs de Belmonte ?

Diario Judío México - Pour un observateur ordinaire, les routines du week-end de la communauté juive de cette municipalité placide de près de 6 000 habitants, à l’est du Portugal, peuvent paraître étonnamment normales – mais ne vous fiez pas aux apparences.

Des services pour le Shabbat sont assurés dans la synagogue locale le vendredi soir et le samedi matin ainsi qu’un accueil au musée juif. Une fois par an, un modeste marché casher du dimanche est organisé par les 70 membres environ de la communauté juive de Belmonte – la seule dans le pays à vivre en dehors des grandes villes de Lisbonne et de Porto.

Mais la communauté, ici, est la seule de la péninsule ibérique à avoir maintenu les rituels et autres éléments insolites remontant à l’inquisition espagnole grâce aux sacrifices et à l’engagement de générations successives de crypto-Juifs – ces Juifs contraints à la conversion au christianisme sous l’Inquisition, mais qui ont continué à pratiquer leur foi dans la clandestinité.

Cette année, la communauté juive de Belmonte, pour la première fois, réclame au gouvernement une égalité de statut avec les communautés de Lisbonne et de Porto – les deux plus importantes du Portugal – et un accès aux fonds identique.

La présence juive post-inquisition à Belmonte avait été évoquée en premier lieu par Samuel Schwarz, juif originaire de Pologne qui travaillait dans une mine d’étain avoisinante, en 1917. Il avait alors remarqué les habitudes particulières des familles de la ville.

Dans un livre de 1925 intitulé « Les nouveaux chrétiens au Portugal au 20ème siècle », il avait décrit la manière dont seulement trois fêtes juives étaient célébrées à Belmonte : Pessah, le jeûne d’Esther – qui fait partie de Pourim – et Yom Kippour. Le jour de Yom Kippour, les Juifs se rencontraient pour jouer aux cartes de telle sorte à ne pas paraître faire le culte, et c’est encore le cas aujourd’hui.

La ville portugaise de Belmonte où se trouvent de nombreux crypto-juifs (Crédit : CC BY Ken and Nyetta, Flickr)

Le Shabbat était observé de manière régulière, avec trois prières quotidiennes, avait noté Schwarz. Ce jour-là, les cypto-juifs de Belmonte ne mangeaient pas de porc. Aujourd’hui, le porc ne figure pas au menu de la communauté de la ville qui se nourrit essentiellement d’aliments casher– dont une partie est même produite localement avec notamment deux types de bières et plusieurs sortes de fromages.

Ces produits casher sont présentés lors du marché annuel organisé pendant les Grandes fêtes, où des acteurs habillés en tenue médiévale font le bonheur des visiteurs en reconstituant des scènes de l’époque.

Certaines de ces reconstitutions montrent les Juifs éclatant en sanglots en apprenant l’arrivée de l’inquisition au Portugal et des colporteurs Juifs marchandant des textiles, faisant du porte à porte. Les membres de la communauté semblent peut-être gênés par l’approche humoristique, jouant le jeu tout au long du spectacle.

Des acteurs font une reconstitution des scènes de la période de l’Inquisition aux abords du musée juif de Belmonte, le 14 octobre 2018 (Crédit : Cnaan Liphshiz)

« L’histoire des Juifs de Belmonte a quelque chose d’un conte de fée ou d’un récit de science-fiction », avait écrit Eliyahu Birenboim, ancien grand rabbin d’Uruguay et chef du séminaire rabbinique Strauss-Amiel israélien dans un essai de 2012 détaillant ses recherches sur le lieu.

Il y a des aspects plus sombres dans l’adhésion stricte des membres de la communauté à des coutumes vieilles de plusieurs siècles. Elle est si ancienne et isolée que ce sont les mariages consanguins qui ont aidé à perpétuer la communauté, entraînant à un moment des problèmes de santé endémiques chez ses membres.

Nombreux sont ceux à souffrir, entre autres pathologies, de cécité nocturne. Une famille compte une fille gravement malade en raison de complications génétiques, note Elisha Salas, un rabbin né au Chili qui a dirigé la communauté juive de Belmonte pendant huit ans avant de partir au Salvador en 2018.

Des visiteurs sur le marché casher annuel de Belmonte, le 17 septembre 2017 (Autorisation : Jornal de Belmonte/viAa JTA)

Ce problème a exposé les Juifs de Belmonte aux railleries de certains de leurs coreligionnaires d’ailleurs au Portugal.

« Ils sont pour la plupart mariés à un cousin », dit Salas de son ancienne communauté.

Il y a aussi les défis habituels de la vie dans une petite communauté juive éloignée. La zone rurale dans laquelle se trouve Belmonte ne présente que peu d’opportunités d’emplois et il n’y a que quelques enfants Juifs là-bas, ce qui fait naître l’inquiétude quant à la viabilité à long-terme de la communauté. Plusieurs douzaines de personnes sont parties pour Israël ces dernières années.

Salas explique que les effets de ces départs ont approfondi l’impact des querelles des vieilles familles sur la vie communautaire.

« Il y a des familles entières qui ne se parlent plus, pas à cause de quelque chose qui se serait déroulé récemment, mais en raison de conflits sur des propositions de mariage refusées il y a des décennies », raconte-t-il.

Le rabbin Elisha Salas, à droite, aide une boulangère de Belmonte, au Portugal, dans la préparation d’un challah casher, en avril 2012 (Autorisation : Shavei /via JTA)

Les communautés juives de Lisbonne et de Porto ont annoncé l’année dernière avec un rabbin Habad la formation d’un conseil rabbinique, en omettant Belmonte. En fait, la communauté n’a même pas été informée à l’avance de la création de l’instance, note Salas.

« C’est clair, n’est-ce pas ? », affirme Jaime Henrique Rodrigo, un Juif de Belmonte. « Porto et Lisbonne tentent de conserver leur monopole. Ils ne veulent pas que nous prenions place à la table et ils tentent donc de nous exclure ».

Belmonte n’est pas reconnu non plus par l’Etat comme qualifié pour contrôler les candidatures à la citoyenneté présentées par les Juifs séfarades (Le Portugal a adopté une loi en 2015 qui a pour objectif de permettre la naturalisation des descendants des Juifs séfarades en mesure de prouver leurs origines). Cette exclusion tient au fait qu’au moment où la loi a été promulguée, la communauté ne s’était pas officiellement enregistrée auprès de l’Etat pour une période minimum de 30 ans. Mais la communauté devrait le faire dans l’année.

Il reviendra au ministère de la Justice de décider de la reconnaissance de Belmonte en tant qu’examinateur des candidatures de naturalisation une fois que son dossier sera terminé. Il vient tout juste de commencer à être élaboré.

Le rabbin Elisha Salas, avec sa kippah, célèbre Tu bShvat avec les Juifs de Belmonte, le 10 février 2017 (Autorisation : Shavei /via JTA)

Interrogés, les représentants des communautés de Lisbonne et de Porto n’ont pas expliqué pourquoi Belmonte avait été laissé à l’écart du conseil rabbinique.

Gabriel Szary Steinhardt, président du conseil d’administration de la communauté juive de Lisbonne, a estimé que les questions posées par JTA à ce sujet « ne méritent aucune réponse ». Pour sa part, la communauté de Porto a accusé un journaliste de JTA « d’oeuvrer à faire du prosélytisme sur les organisations » – sans fournir plus de précisions.

La question de l’examen des candidatures des Juifs séfarades désireux de revenir au Portugal tient essentiellement du prestige. Elle a été une source de liquidités inattendue pour les deux grandes communautés, qui monnayent chaque candidature à des centaines de dollars, et il y en a eu des centaines. Salas explique que la communauté juive de Belmonte a fait appel aux services d’un avocat et qu’elle a porté plainte pour obtenir une reconnaissance en tant que contrôleur certifié.

Cette querelle souligne les différences historiques entre la communauté de Belmonte et celles de Lisbonne et de Porto. Alors que les Juifs de Belmonte sont les descendants de Juifs qui ont constamment observé la tradition dans la clandestinité, ou qui ont fait face à des obstacles difficiles, les deux autres communautés sont formées d’un mélange de Juifs ashkénazes ou séfarades ayant immigré au 19e siècle ou après, et de bnei anusim (ou convertis par la force) revenus au judaïsme à titre individuel.

Une famille portugaise de Belmonte, qui abrite la population de Juifs marrano qui reste dans le pays (Autorisation : Shavei )

Malgré les défis, la communauté de Belmonte pourrait encore une fois renaître de ses cendres, suggère Salas.

La loi sur la citoyenneté des séfarades attire des douzaines – peut-être même des centaines – d’immigrants juifs vers le Portugal, en premier lieu depuis l’Amérique latine et Israël.

Au moins trois familles juives ont acheté des maisons à Belmonte ces dernières années. Il y a aussi l’espoir que cette tendance augmente avec la fin des travaux de la toute première gare dans la ville, qui la relie aux municipalités majeures.

Et si le Portugal permet à Belmonte d’avoir son mot à dire sur les candidatures à la citoyenneté, sa communauté pourrait trouver une source substantielle de revenus pour ses activités et institutions communautaires, comme une école – dont elle ne dispose pas actuellement.

« Tout peut se passer pour la communauté juive de Belmonte », dit Salas. « Mais s’il y a une chose qu’on sait, c’est qu’elle a des forts antécédents de survie ».