L’histoire d’archives qui ont survécu à la Shoah et à l’attentat de l’AMIA

Diario Judío México - Abraham Lichtenbaum s’apprêtait à quitter sa maison le 18 juillet 1994 lorsque, à 9h53, il a entendu une explosion : le siège de la communauté juive argentine forte de 200 000 personnes, l’AMIA, située à moins de quatre miles de chez lui, a été dévasté par un attentat à la bombe.

85 personnes sont mortes et 300 ont été blessées dans ce qui est devenu le plus grand attentat terroriste en Argentine. Lichtenbaum travaillait dans l’immeuble et y arrivait généralement à 9h du matin. Mais il avait passé la nuit à enregistrer une émission hebdomadaire pour Radio Chai et, ce lundi matin, il est arrivé exceptionnellement à 10h30. C’est ce qui lui a sauvé la vie.

En janvier de la même année, après 25 ans de travail à l’école Sholem Aleichem, Lichtenbaum avait été nommé directeur de l’IWO (l’Institut Idishe Wiesenshaft), la plus grande archive juive du pays.

Situé au troisième et quatrième étage du bâtiment de l’AMIA, l’IWO – l’équivalent du YIVO de New York – contenait des milliers de livres, peintures, collections d’art, enregistrements audio, lettres et objets Judaica illustrant la vie juive en Argentine et en Europe orientale.

Aucun document ou artefact n’a plus de valeur que toutes les vies perdues ce jour-là. Mais grâce à Lichtenbaum et à d’autres, l’attaque de terroristes liés au Hezbollah soutenu par l’Iran n’a pas pu étouffer la dévotion des Juifs à leur histoire. Dans les jours qui ont suivi l’attaque, avec une petite armée de volontaires, ils ont réussi à préserver non seulement des fragments de l’histoire juive argentine, mais aussi des souvenirs qui ont survécu à la plus grande tragédie juive du siècle – la Shoah.

Coupé en deux « comme une pomme »

Si Ester Szwarc, coordinatrice pédagogique de l’IWO, est en vie aujourd’hui, elle le doit elle aussi à la chance. L’activité était ralentie par les vacances d’hiver et Szwarc avait l’intention de passer au bureau pour aller chercher du matériel pour certains festivals qu’elle organisait. Elle ne travaillait pas le matin à cette période, elle est donc arrivée plus tard que d’habitude. Elle a entendu parler de la tragédie par un étudiant qui a appelé pour savoir si elle était en vie.

Le centre communautaire juif AMIA de Buenos Aires après l’attentat, au mois de juillet 1994. (Crédit : Cambalachero/Wikimedia commons)

Arrivée sur les lieux, Szwarc découvrit que le bâtiment était coupé en deux, « comme une pomme ». La partie avant, où se trouvaient le bureau d’accueil de l’IWO et une partie des archives, a été démolie. Ces bureaux contenaient également des archives : des encyclopédies et des enregistrements de musique judéo-argentine datant de 1912, ainsi que des documents et des archives attestant de 50 ans de vie institutionnelle de l’IWO de Buenos Aires – et des catalogues de la bibliothèque et de la collection dans son ensemble.

Mais la partie arrière, qui abritait la bibliothèque et les archives, était toujours debout, les entrailles du bâtiment exposées à la pluie et au vent.

Des pompiers et des civils marchent sur les décombres après l’explosion d’une bombe au centre juif de l’AMIA à Buenos Aires, en Argentine, le 18 juillet 1994. (Ali Burafi/AFP/Getty Images/via JTA)

« Pendant les deux premiers jours qui ont suivi l’attentat, la première priorité a été de trouver des survivants », a déclaré à la Jewish Telegraphic Agency Diego Goldman, qui a passé ces jours-là sur place.

À l’époque, Goldman était un lycéen de 18 ans à l’Institut Rambam, situé à quelques rues de l’AMIA. Il était en vacances d’hiver ce jour-là, et il est parti pour un trajet d’une heure de chez lui jusqu’au site après avoir entendu parler de l’attentat par sa mère qui hurlait.

En regardant vers l’abîme

Deux jours après l’attaque, le mercredi, Szwarc se rendait dans la partie du bâtiment qui était encore debout pour inspecter les archives et établir un rapport sur leur état. Le rapport était favorable, et Lichtenbaum et d’autres membres du personnel étaient impatients d’entrer à leur tour et de commencer l’opération de sauvetage, mais les autorités locales étaient encore en train de déterminer si la structure était solide.

Vers 2 heures du matin le vendredi de la même semaine, Lichtenbaum a reçu un appel téléphonique des autorités qui lui ont donné l’autorisation dont il avait besoin. Goldman a également reçu un appel de Szwarc, qui avait été son professeur à l’Institut Rambam, à peu près à ce moment-là, lui disant qu’elle avait besoin de lui sur place.

Ils se sont tous rencontrés avant l’aube ce jour-là, et il a été demandé à Goldman de grimper par l’arrière du bâtiment et d’entrer par une fenêtre au troisième étage pour récupérer une partie importante des archives.

L’IWO était installé au troisième et quatrième étage du bâtiment de l’AMIA et contenait des milliers de livres, peintures, collections d’art, enregistrements audio, lettres et artefacts de Judaica sur la vie juive en Argentine et en Europe orientale. (Avec l’aimable autorisation de l’IWO)

« J’y suis entré avec une lampe de poche et j’ai été terrifié à l’idée de trouver des morts dans les environs, même si les autorités avaient déjà vérifié l’espace », dit Goldman. « C’était étrange d’être dans cette immense bibliothèque avec un mur entier soufflé, regardant vers l’abîme. »

Selon Szwarc, qui y est également allée, le chemin pour accéder aux archives était couvert de débris. Mais à y regarder de plus près, les décombres se sont révélés être des livres.

« Nous avons été choqués. C’était impensable pour nous : nous avons dû marcher sur des livres pour accéder aux archives. Nous ne pouvions pas faire ça », m’a-t-elle dit.

Pendant ces 20 premières heures, la priorité a été mise uniquement sur la sauvegarde des archives.

« On trouve différentes éditions de nos livres dans le monde entier, me dit Lichtenbaum, mais nos archives contiennent des documents uniques sur la vie juive qui auraient été perdus à jamais, et c’était notre priorité.

Un tableau est descendu du bâtiment de l’AMIA. (Avec l’aimable autorisation de l’IWO)

Un groupe de 10 à 15 jeunes adultes, dirigé par le personnel de l’IWO, était chargé de mettre ces documents dans un camion, puis de les transporter à un entrepôt mis à disposition par un membre de la communauté juive.

Puis vint l’immense bibliothèque. Au cours des semaines qui ont suivi, quelque 800 bénévoles, pour la plupart âgés de 14 à 25 ans, se sont relayés dans une chaîne humaine sophistiquée qui a fait descendre les livres sur trois ou quatre étages. Portant des gants et des casques, ils se sont passés de lourds sacs en plastique contenant des livres, des œuvres d’art et d’autres objets sauvés afin de les stocker dans quatre dépôts situés à proximité.

« Ces jeunes portaient les sacs dans le froid et sous la pluie durant des heures par jour », dit Goldman, qui est devenu l’un des coordinateurs. « Certains d’entre eux se sont même évanouis à cause de l’effort. »

Parallèlement, Lichtenbaum a documenté tout le processus de sauvetage – influencé par Simon Dubnow, un historien juif d’Europe de l’Est qui aurait demandé aux gens de consigner les horreurs de la terreur nazie, alors même qu’ils étaient menés vers leur mort. Les images ont été utilisées dans un court documentaire vidéo intitulé « Les jeunes qui ont sauvé la mémoire ».

Ester Szwarc, troisième à partir de la droite, avec de jeunes volontaires après l’attentat de l’AMIA. (Avec l’aimable autorisation de l’IWO)

Les livres étaient endommagés par la pluie et le vent, et les travaux de restauration ont commencé presque immédiatement.

« Nous n’avions aucune idée sur façon de procéder », dit Lichtenbaum, « et nous avons reçu de l’aide et des cours d’experts de la Bibliothèque nationale d’Argentine et d’Américains qui avaient aidé à restaurer des archives endommagées à Florence ».

Afin de passer en revue toute la collection, de grandes tables ont été installées dans un espace souterrain, où des dizaines de bénévoles, portant des masques, utilisaient des sèche-cheveux et des serviettes spéciales pour sécher chaque livre, page par page.

Ce qui a choqué des bénévoles comme Goldman, c’est que certains de ces livres avaient déjà été sauvés. Selon l’actuel bibliothécaire de l’IWO, Ezequiel Semo, ils faisaient partie du programme des Alliés visant à sauver les livres juifs européens des ravages de la Seconde Guerre mondiale.

La restauration et la reclassification de la collection a pris environ un an, selon Lichtenbaum, qui est toujours directeur de l’IWO. Au total, 60 000 livres, 32 000 journaux et magazines, 9 000 photographies et documents, 2 100 disques compacts, 700 films et affiches de films, 120 peintures, 38 statues et 17 instruments de musique ont été préservés.

Ester Szwarc, coordinatrice pédagogique de l’Institut Idishe Wiesenshaft, ou IWO, dans le bâtiment de l’AMIA, a déclaré le 18 juillet 1994 que le bâtiment avait été coupé en deux « comme une pomme ». (Avec l’aimable autorisation de l’IWO)

Préserver la mémoire, combattre l’indifférence

L’attaque de l’AMIA a changé irrémédiablement la vie juive en Argentine.

« La perception de ce que cela signifiait d’être Juif a changé », dit Goldman. « Depuis l’attentat, la police et le bitahon (les forces de sécurité de la communauté) ont été déployées près des institutions juives et de grands murs ont été érigés devant les bâtiments juifs pour arrêter toute voiture piégée potentielle. »

Comme le reste des personnes interrogées, Goldman a exprimé sa tristesse face à ce qu’il considérait comme la politisation et la banalisation de l’attentat. Les autorités internationales et locales sont depuis longtemps convaincues que l’Iran, par l’intermédiaire de son mandataire terroriste libanais, le Hezbollah, est à l’origine de cet attentat. Mais au fil des décennies, l’enquête a été retardée ou mal gérée par les gouvernements argentins et les forces de l’ordre, parfois pour apaiser Téhéran, parfois par indifférence. Les mandats d’arrêt contre divers responsables iraniens n’ont jamais été exécutés.

Une manifestante tient un écriteau qui dit en espagnol « Plus de sang dans l’affaire AMIA » alors que les gens se rassemblent devant le palais du gouvernement sur la Plaza de Mayo en réaction au décès du procureur spécial et enquêteur pour l’attentat de l’AMIA Alberto Nisman à Buenos Aires, en Argentine, le lundi 19 janvier 2015. (crédit photo : AP Photo/Victor R. Caivano)

« Il est frustrant de penser que, comme c’est le cas pour de nombreux crimes en Argentine, la justice ne sera pas rendue dans cette affaire », a affirmé M. Goldman.

Lichtenbaum a dit qu’avec chaque année qui passe, l’indifférence grandit.

« Les moins de 25 ans ne savent pratiquement rien [de l’attentat] », dit-il. « C’est pourquoi l’IWO a un projet éducatif spécial dans le cadre duquel nous visitons des écoles primaires, collèges et lycées à travers l’Argentine pour parler de ce qui s’est passé. »

Selon Lichtenbaum, toutes les infrastructures juives ont été restaurées, à l’exception de l’IWO, qui se trouve toujours dans un bâtiment temporaire.

Aujourd’hui, la collection, qui a pris place dans les bureaux où elle a déménagé après l’attentat, est un peu plus étoffée. Il y a des boîtes avec des vestiges de l’AMIA comme une lettre « A » ramassée dans les décombres et des machines à écrire en yiddish détruites, qui, selon Semo, ont encore de la poussière de sable de béton sur leur surface.

Quant aux livres sauvés de la Shoah, ils sont maintenant appelés à juste titre par le personnel de l’IWO les « Sauvés deux fois ».

En repensant à cette expérience, Mme Szwarc a déclaré que ceux qui ont consacré tant d’efforts au projet ne l’ont pas fait pour eux seuls.

« Il existe un concept yiddish appelé ‘Di Goldene Keite’, qui parle du lien historique qui lie chaque génération à la suivante », explique Mme Szwarc. « Nous sommes responsables de la transmission et de la préservation de ce patrimoine. Nous sommes les gens de la mémoire, après tout. »