Au lendemain de la destruction d’un avion de ligne russe au-dessus du Sinaï, le 31 octobre 2015 et des attentats de Paris du 13 novembre 2015, Fawaz Tello, opposant syrien résidant à Berlin, a écrit un article réitérant sa condamnation du terrorisme qui frappe en Occident et ailleurs, mais critiquant dans le même temps le manque de solidarité avec les victimes du terrorisme en Syrie. L’article a été mis en ligne sur le site web de l’opposition syrienne All4syria.info.

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Fawaz Tello (Photo : Scn-sy.com)

Tello écrit que si les Occidentaux accusent les Syriens de terrorisme c’est simplement parce qu’ils soutiennent la révolution contre le régime du président syrien Bachar Al-Assad, et parce que ce sont des Arabes et des musulmans. Ils ne comprennent pas, affirme-t-il, que comme les Occidentaux, les Syriens sont victimes du terrorisme du régime d’Assad. L’Occident doit comprendre cela et développer un sentiment de solidarité avec les Syriens.

Extraits : [1]

Actuellement, chaque fois que quelqu’un, notamment en Occident, discute [avec un Syrien] de la question syrienne, il prend pour point de départ la position consistant à accuser implicitement son interlocuteur syrien, partisan de la révolution, de soutenir le terrorisme, sur le fondement de son hypothèse selon laquelle la révolution a été récupérée par l’Etat islamique [à savoir que les partisans de la révolution sont également des partisans de l’EI], ou même du simple fait que son interlocuteur est musulman.

Cette accusation implicite, selon laquelle la révolution syrienne a été récupérée par l’EI, les accusations de terrorisme contre l’islam en général, et le fait de mettre [l’islam] perpétuellement sur le banc des accusés… jusqu’à ce qu’il prouve son innocence, sont [la conséquence] d’une logique tortueuse qui apparaît souvent ces jours-ci ; auparavant elle existait à l’état latent.

Mais les Occidentaux qui profèrent de telles accusations oublient de tenir compte de certains faits évidents, qui selon leur logique, les incriminent eux aussi, parce que leurs gouvernements, leur histoire, et leur Eglise sont coupables de nombreux crimes qui répondent précisément à la définition du terrorisme. En dépit de cela, toutefois, nous ne les accusons pas de soutenir le terrorisme en tant que « chrétiens occidentaux ».

Nous devons nous souvenir qu’au cours de l’histoire, 80 % des chefs de l’Eglise ont commis des meurtres, violé la liberté et la dignité humaine et combattu contre le savoir, les hommes de science, les philosophes et la liberté, tout en soutenant les régimes tyranniques en Occident. Ce sont eux qui se sont mobilisés et qui ont soutenu les Croisades contre l’Orient, qui ont tué des millions de personnes innocentes, et [ce sont eux] qui ont donné leur bénédiction aux tribunaux de l’Inquisition pour torturer les musulmans et les juifs en Espagne. Ce sont les gouvernements [occidentaux] modernes qui tuent des millions de personnes parmi les peuples qu’ils ont conquis sauvagement et ce sont eux qui ont tué des millions d’Occidentaux au cours de deux guerres mondiales… Mais tout ceci ne nous a jamais amenés à accuser de terrorisme une religion tout entière [le christianisme] et ses croyants…

Oui, je suis un musulman et un Syrien, et en tant qu’individu, j’ai sincèrement éprouvé un sentiment de solidarité [avec les victimes du terrorisme] – et non par hypocrisie politique. En tant que musulman, en tant que Syrien, en tant qu’Arabe et en tant que Kurde, j’ai sympathisé avec les victimes innocentes du terrorisme en France, avec les victimes de l’avion russe [abattu dans le Sinaï], avec les victimes innocentes du [11 septembre] à New York et avec les victimes de tous les attentats à travers le monde… J’ai éprouvé un sentiment de solidarité avec les Yazidis, avec les Kurdes, avec les [habitants] de Ayn Al-Arab/Kobani, avec les Kurdes bannis de leurs terres en Syrie, avec les chrétiens, avec les Assyriens persécutés par l’EI en Syrie et en Irak, avec les victimes parmi les otages occidentaux de l’EI et avec les victimes de Paris…

C’est le point de vue que partagent la grande majorité des Syriens pro-révolution, y compris presque tous les musulmans sunnites de Syrie, et c’est le point de vue qu’ils ont tenté d’exprimer à de nombreuses occasions. Mais cela n’a pas suffi à inciter les autres à éprouver une solidarité authentique avec nous, pas une seule fois, concernant les événements qui se déroulent dans notre pays noble et meurtri de Syrie, et les malheurs infligés par un gouvernement minoritaire et sectaire qui a vendu [le pays] à son allié iranien encore plus sectaire, et à son allié russe qui s’est récemment joint aux massacres.

En outre, certains de ceux auxquels nous avons manifesté notre solidarité dans le passé sont maintenant occupés à nous tuer et distribuent des sucreries [pour célébrer] chaque massacre qui nous frappe. Quant à l’Occident et à la communauté internationale – leur solidarité s’est réduite à nous empêcher de renverser le régime [d’Assad] – pour que nous, les victimes, puissions un jour nous asseoir à la même table que les terroristes assassins et leur donner la légitimité qu’ils n’ont jamais eue, pas même un seul jour, au cours des 50 années écoulées, et afin que nous puissions approuver leur occupation de la Syrie et sa domination par les Iraniens et les Russes, qui ont été les partenaires de l’Occident dans sa guerre erronée contre le terrorisme.

Oui, l’EI est notre ennemi, en tant que musulmans et en tant que Syriens, tout comme il est l’ennemi du monde entier. Nous, en tant que [membres de la] Révolution syrienne, l’avons toujours répété, et notre guerre contre l’EI est la plus noble [des guerres contre l’EI]. Nous avons toujours combattu l’EI seuls,  et nous ne tuons pas de civils sous prétexte de le bombarder. Nous avons subi des centaines de fois plus de victimes des mains de l’EI que les Occidentaux français ou américains, mais le nombre de nos victimes du terrorisme d’Assad, de l’Iran et de la Syrie est encore des centaines de fois supérieur à celui de nos victimes du terrorisme de l’EI, et des milliers de fois supérieur à celui des victimes occidentales du terrorisme de l’EI.

C’est pourquoi je ne pense pas qu’il soit nécessaire de réitérer ma solidarité avec les victimes du terrorisme dans le monde entier, afin de m’absoudre des idées préconçues selon lesquelles, en tant que Syrien et que musulman, [je soutiendrais] le terrorisme, car nous Syriens sommes les premières victimes du terrorisme au 20e siècle, et peut-être dans toute l’histoire… [L’Occident encourage ce terrorisme] en soutenant, ou en restant silencieux au vu des crimes commis contre nous en Syrie par le régime d’Assad, le régime iranien et le régime russe – qui sont le revers de la médaille de l’EI – et par le terrorisme sans précédent dans l’histoire [qu’il perpètre] en défendant la minorité sectaire d’Assad. Cela est de “l’humanisme sélectif”…

Je ne me défendrai absolument pas et ne répondrai pas aux idées préconçues me concernant, en tant que musulman, Syrien et Arabe soutenant le terrorisme, alors qu’en réalité je m’y oppose et que je paie le prix le plus élevé. Ce prix a revêtu la forme de 50 années de tueries, d’expulsions, de destructions, d’arrestations arbitraires, de tortures et de souffrances infligées par le terrorisme.

Au regard de tout ce qui précède, et jusqu’à ce que la tragédie syrienne prenne fin, j’éprouverai de la solidarité avec les victimes du terrorisme international de la façon la plus authentique, et la seule vraiment sincère, en déclarant et en répétant “Je suis la Syrie”, et en espérant que l’autre, et en particulier l’autre Occidental, répondra de la même manière et montrera sa solidarité à mon égard.

Notes :

[1] All4syria.info, 19 novembre 2015.

Lien vers le texte en anglais