Discours du Président du Crif, Francis Kalifat
Monsieur le Président du Mémorial de la Shoa,
Madame et Messieurs les Ambassadeurs,
Messieurs les Grands Rabbins,
Mesdames et Messieurs les Elus,
Mesdames et Messieurs les Présidents
Chers Amis,
Dans l’exergue de Si c’est un homme, Primo Lévi écrivait :
Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou pour un non. (…)
Je prends la parole pour la première fois ici pour commémorer avec vous la tragédie et l’héroïsme de ceux qui ont été l’âme et le cœur du judaïsme mondial ; les hommes les femmes et les enfants du yiddishland.
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Je veux, avant tout rendre hommage à ces hommes qui nous ont quittés cette année et dont nous ressentons ce 19 avril le manque incommensurable :
Charles Baron, celui pour qui le respect prévalait sur tout.
Henri Minczeles, un homme d’étude et de savoir dont l’exigence nous obligeait.
Claude Hampel, l’homme qui a dirigé avec talent,  compétence et dévouement la  commission du Souvenir du Crif, lui-même né dans le ghetto de Varsovie.
Que leur mémoire soit bénie.  Que leur souvenir soit rappelé.
Je veux aussi, rendre hommage à Jacqueline Keller qui a créé cette Commission du souvenir du Crif et à Henry Bulawko qui lui avait succédé avant Claude Hampel.
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L’évènement que nous commémorons aujourd’hui n’a pas impliqué directement les Juifs de France. Mais son écho a retenti bien au-delà des limites du ghetto de Varsovie, et continue de résonner dans nos consciences. C’est la dimension mondiale et universelle de la Shoah : un projet précis de persécution puis de mise à mort des Juifs. Les Nazis voulaient nous éliminer de la surface non pas de l’Allemagne ni de la Pologne seulement mais de la terre entière, nous rayer de l’Histoire.
La révolte du ghetto de Varsovie, quasi vidé par  les rafles de 1942, fut une action défensive menée en clandestinité par l’Organisation juive de Combat. Le 19 avril 1943, jour du premier seder de Pessah, quand les troupes SS ont chargé les restes du ghetto, elles ont été accueillies par le feu.
3 semaines de lutte âpre, avec peu d’armes du côté des insurgés qui avaient la certitude de ne pas en sortir vivants. Bien que sachant l’issue fatale,  Les combattants juifs du ghetto ont décidé de se battre ; ils ont rendu son honneur au peuple juif et lui ont redonné l’espoir. A l’image des Héros bibliques, ils sont morts debout , les armes à la main.
L’héroïsme dont Anielewicz et les siens ont fait preuve a profondément marqué le jeune Etat d’Israël.  Je pense par exemple à Shimon Perski, né en Pologne en 1923. Ce jeune sioniste qui a façonné son destin  en devenant Shimon Peres. Elu  président de l’Etat d’Israël, cet homme d’Etat qui  fait partie des pères fondateurs de l’Etat hébreu  a incarné l’espoir d’une paix réalisable.
Israël perpétue encore aujourd’hui le souvenir du soulèvement du ghetto comme un événement déterminant de son histoire.  Le kibboutz et le musée fondés par les combattants survivants du ghetto, Beit Lohamei Hagetaot est un centre de recherche et de mémoire vivante de toutes les révoltes initiées par les juifs contre leurs bourreaux.
Le Crif a lui-aussi un lien très fort avec cet événement.
Le Crif est né en 1943, l’année de la révolte du ghetto, au cœur même de la Shoah. C’est dire sans doute l’impact de l’évènement sur les consciences… Le Crif a été fondé par des juifs pour les Juifs. Les leaders clandestins des différentes organisations (sionistes, socialistes, communistes, bundistes) ont créé le Comité juif de Défense. Rejoints par le Consistoire en 1944, ils ont signé la charte qui est le socle fondateur du Crif : il est devenu depuis ce temps inconcevable d’envisager la vie juive sans action politique. Adam Rayski, Henry Bulawko, Jacqueline Keller ont été les fers de lance de l’inscription du souvenir des combattants du ghetto dans l’histoire du Crif. Nous en sommes les portevoix.
74 ans plus tard nous sommes là et nous nous souvenons.
Notre souvenir n’est pas que l’évocation d’une histoire qui fut. “Un peuple qui oublie son passé”, disait Churchill, “se condamne à le revivre”.
Nous sommes les sentinelles d’un monde dont les pulsions antisémites restent vivantes. Peut-être plus encore aujourd’hui qu’au cours des années précédentes. Le rejet de l’autre, l’exclusion et le désir de nationalisme à l’extrême droite, la détestation compulsive d’Israël cachant mal la haine des juifs à l’extrême gauche, sont des expressions que nous rejetons résolument car elles sont à l’inverse de nos valeurs, à l’inverse des valeurs dont nous avons hérité des combattants du Ghetto.
A quatre jours d’un scrutin historique pour l’avenir de la démocratie française, nous Juifs et citoyens avons le devoir au nom de notre histoire et de nos valeurs de mobiliser encore et toujours face aux extrêmes. Notre bulletin de vote sera notre réponse à leur intolérance et à leur violence politique.
Parce que l’avenir de la France  et de sa communauté juive est aussi entre nos mains dimanche chacun d’entre nous votera en son âme et conscience pour le candidat de son choix avec la volonté affirmée d’exclure tant l’extrême droite que l’extrême gauche.
Dimanche, votez et faites voter pour la démocratie et la République.
Dans son livre  Si c’est un homme, Primo Lévi concluait son exergue en  écrivant :
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur,
 Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants,
 Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.