La jeunesse arabe dans une région violente à une époque turbulente

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Par : Dr Nimrod Raphaeli *

Introduction

En 2015, l’ONU a adopté l’ « Agenda 2020 pour un développement durable » visant à « construire un avenir plus pacifique, prospère, durable et inclusif ». Selon l’Agenda, les jeunes femmes et hommes « sont des agents essentiels du changement et sont essentiels à la réalisation du développement durable ».


Le rapport analysé, le sixième d’une série sur le développement arabe émise par le Programme des Nations unies pour le développement, a été publié le 29 novembre 2016 à l’Université américaine de Beyrouth.

Le Printemps arabe et ses conséquences

Lors de la présentation du rapport, un responsable du PNUD a souligné que sa publication intervient cinq ans après les événements de 2011, qualifiés alors de façon plutôt optimiste de « Printemps arabe ». La contribution de la jeunesse aux événements prometteurs de 2011 a été considérée par certains comme « le faible espoir d’une renaissance », alors que d’autres la percevaient comme « une influence séditieuse entraînant la région dans le chaos et mettant en péril son avenir ». Le rapport offre une analyse exhaustive et détaillée des défis auxquels les jeunes sont confrontés en termes de processus de développement humain et vise à « ramener ces jeunes au centre, aux niveaux politique, économique et social »…

Malheureusement, en examinant le rapport, nous constatons que les critiques du Printemps arabe étaient plus réalistes dans leur évaluation des événements de 2011 que les optimistes résolus. En effet, les jeunes Arabes demeurent aujourd’hui dans la précarité, ils sont politiquement marginalisés et sans voix [politique], défavorisés sur le plan financier, et socialement exposés à la radicalisation et à la violence. Leur existence est fragile et précaire.

Vue d’ensemble de la société arabe

Le rapport souligne que, au cours de la dernière décennie, la région a connu « l’augmentation la plus rapide de guerres et de conflits violents » par rapport aux autres régions du monde. Le monde arabe a également « la particularité douteuse » de renfermer le plus grand nombre d’États en faillite, affichant un haut taux de « fragilités et d’échecs », et étant la source du plus grand nombre de réfugiés et de personnes déplacées. Si le rapport n’évalue pas le taux des conflits dans la région, il prédit que le nombre de gens vivant dans des zones de conflit passera de 250 millions en 2010 à plus de 305 millions en 2020.

La figure 8.5 (annexe du rapport) montre que le monde arabe abrite 5 % de la population mondiale, mais qu’il a subi 45 % des attentats mondiaux et 68,5 % des décès liés aux conflits en 2014.

La structure démographique

Sur le plan démographique, la société arabe est jeune. [1] Les jeunes âgés de 15 à 29 ans représentent environ 30 % de la population, soit environ 105 millions de personnes. Le problème majeur des jeunes est qu’ils appartiennent à une société qui, en termes d’indice de développement humain, est à la traîne ; en 2050, la société arabe dépassera uniquement l’Afrique subsaharienne.

Un modèle économique défaillant

Les pays arabes ont suivi un modèle économique dépendant de « formes inefficaces d’intervention et de redistribution qui, pour leur financement, reposent fortement sur les recettes extérieures, y compris l’aide, les envois de fonds et les revenus des recettes pétrolières ». Contrairement à la croissance rapide des pays de l’Asie de l’Est, largement dépendants du secteur manufacturier comme vecteur de création d’emplois, les économies arabes ont enregistré une croissance faible, sinon négative.

Dans la plupart des pays arabes, le secteur public est le secteur économique dominant et a souvent perturbé, voire entravé, la croissance du secteur privé ou « forgé des alliances non compétitives et monopolistiques ». Le rapport cite également d’autres entraves au développement du secteur privé : des politiques économiques erronées, un manque de crédit, une bureaucratie lourde, un accès limité aux marchés extérieurs, des restrictions à l’exportation et des processus douaniers inefficaces. Ces facteurs « ont engendré un secteur privé anémique qui ne crée pas un nombre suffisant d’emplois ». Pour maintenir leur légitimité sans recourir au scrutin, les États arabes ont utilisé l’aide ou, dans le cas des pays producteurs de pétrole, les revenus pétroliers, pour allouer des fonds par divers moyens et méthodes à des groupes et à des individus et les empêcher d’imploser. En conséquence, les revenus et la richesse ne proviennent pas du « travail, de l’innovation et de la prise de risques ». Au contraire, ils proviennent de la générosité publique, qui encourage le favoritisme, la corruption et la dépendance envers le donneur.

La jeunesse arabe d’aujourd’hui

Un taux de chômage élevé caractérise la situation difficile des jeunes dans le monde arabe. Selon le rapport du PNUD, depuis le début des années 1990, le taux de chômage chez les jeunes Arabes était près de deux fois supérieur à celui des autres régions du monde. L’Organisation internationale du Travail estime que le chômage des jeunes continuera d’augmenter, atteignant 29,1 en 2019. Par conséquent, le chômage chez les jeunes demandeurs d’emploi « se mesure en années et non en mois ». Chez les femmes arabes, le taux de chômage est le plus élevé au monde, presque deux fois plus élevé que celui des hommes arabes, soit 48 % contre 23 %. Le chômage est paticulièrement problématique en raison de l’absence de tout mécanisme de protection sociale susceptible d’aider les jeunes au moment critique où ils veulent s’intégrer dans le tissu économique de leurs pays respectifs.

Les chiffres du chômage sont souvent trompeurs, car les taux réels sont généralement plus élevés. Le rapport du PNUD reconnaît que l’emploi chez les jeunes est « souvent précaire ». Beaucoup de nouveaux travailleurs occupent des emplois précaires à bas salaires dans le secteur non officiel [emplois occasionnels, emplois non rémunérés (aide à la famille) et agriculture de subsistance].

La création d’emplois demeure l’un des principaux défis des gouvernements arabes. La main-d’œuvre croissant en fonction du taux élevé de natalité, le rapport annonce la nécessité de créer 60 millions de nouveaux emplois au cours de la prochaine décennie pour absorber le grand nombre de travailleurs entrants. C’est un projet ambitieux selon toute mesure.

La migration comme voie de sortie

Déçus des choix restreints, les jeunes, comme le signale le rapport, « cherchent d’autres horizons pour respirer ». Pour les nombreux jeunes, notamment ceux qui sont qualifiés ou hautement qualifiés, qui n’ont pas eu la chance de trouver un emploi dans leur pays ou qui ont compris que les perspectives de croissance professionnelle étaient limitées, sinon inexistantes, l’émigration est devenue une planche de salut. L’Égypte, le plus grand pays arabe, est également la principale origine de migration vers l’étranger. Entre 2010 et 2014, 5,41 millions d’Égyptiens ont quitté leur pays. Le nombre total d’émigrés arabes dans ce même laps de temps est estimé à 22 millions.

Selon le rapport, au cours des années 2000, les pays arabes « avaient les taux les plus élevés au monde d’émigration qualifiée ». Par exemple, en 2010, 62 % des migrants jordaniens vers l’étranger étaient des diplômés universitaires. Le taux des Tunisiens âgés de 15 à 29 ans disposés à émigrer est passé de 22 % en 1995 à 76 % en 2005. Pour de nombreux régimes autoritaires, l’émigration de jeunes hommes (et de femmes, dans une moindre mesure) mécontents réduit les risques d’implosion sociale et politique.

La perte de capital humain dans les pays arabes est considérable. Toutefois, l’émigration des Arabes qualifiés présente un avantage significatif : les versements qu’ils envoient chez eux s’ajoutent au PIB. En 2012, les versements des pays du CCG (Conseil de coopération du Golfe) à certains pays arabes se sont élevés à 17,34 milliards de dollars, soit environ 50 % du total des envois de fonds du CCG. Trois pays, l’Égypte, le Liban et la Jordanie, reçoivent la part du lion de ces envois de fonds, s’élevant respectivement à 20 515 dollars, 7 472 dollars et 3 643 millions de dollars pour un total de 31 630 millions de dollars, soit 89,9 % des envois de fonds. En 2013, les envois de fonds des migrants arabes s’ajoutant au PIB ont été les plus élevés au Liban (17,7 %), suivis de la Palestine (14 %), de l’Egypte et du Maroc, avec chacun 6,6 %.

Le défi d’une radicalisation violente

Des données d’enquêtes indiquent que la religion joue un rôle majeur dans la vie des citoyens des pays arabes, y compris des jeunes. Les chiffres de 2014 indiquent que 96 à 99 % des sondés en Egypte, au Maroc, en Tunisie et au Yémen affirment que la religion joue un rôle important dans leur vie. Dans la Syrie laïque, seulement 75 %. Le Printemps arabe de 2011 a provoqué l’effondrement de plusieurs régimes arabes, créant un vide politique propice aux partis islamiques. L’attrait de l’islam politique comme valeur transcendantale, souligne le rapport, n’est pas sans rappeler le marxisme classique, « offrant une évasion de la réalité oppressive vers un monde d’espoir ».

La montée des mouvements politiques islamistes a soulevé un débat sur des questions sociales fondamentales : les relations entre la religion et la politique ; le lien entre les forces religieuses et civiles ; et, surtout, la capacité des partis politiques islamiques à gouverner efficacement.

L’absence de voix ou de perspective de participation au processus politique, aggravée par un sentiment général d’exclusion, a incité la jeunesse arabe à se tourner vers la radicalisation. Le rapport du PNUD décrit la radicalisation comme « un processus par lequel un individu ou un groupe adopte des idées ou des aspirations de plus en plus politiques, sociales ou religieuses, qui rejettent ou minent le statu quo… » De nombreux facteurs mènent à la radicalisation, les plus importants étant liés à la démographie et à l’urbanisation. Sur le plan démographique, les taux de croissance de la population arabe ces 50 dernières années figuraient parmi les plus élevés au monde, en raison de la fécondité élevée et de la baisse de la mortalité infantile. Par conséquent, le nombre de jeunes à recruter est considérable. Ces jeunes sont concentrés dans les zones urbaines, dans des logements insalubres et un environnement souvent difficile, offrant un terrain fertile au recrutement et à la radicalisation.

Le rapport souligne que, malgré la montée des groupes islamiques radicaux, les opinions des jeunes sont « diverses et dynamiques ». Les facteurs de 2011 sont éloignés des considérations idéologiques passées et peuvent « inaugurer une nouvelle ère culturelle dans la région », bien que les auteurs du rapport n’aient pas spéculé sur l’évolution et la direction de cette nouvelle ère. Dans l’intervalle, les gouvernements arabes ont, au cours des quatre dernières décennies, utilisé divers instruments de répression pour garantir le « quiétisme et l’obéissance au sein des populations ». Parmi ces instruments, on peut citer « les autocrates, les patriarches, les mosquées, les écoles, les médias et les moukhabarat (agences de renseignements)… » Le  taux de chômage élevé et l’évaporation des perspectives de réformes authentiques servent les instruments d’oppression. Sans surprise, l’indice de satisfaction de la vie dans les pays arabes est de 15 degrés inférieur à celui des autres pays de niveaux de développement similaires.

Questions de santé

Le rapport consacre un important chapitre aux questions de la santé, à partir du simple postulat que « le bien-être des jeunes est généralement un indicateur du futur bien-être des adultes ». Le rapport dénonce l’absence ou la pénurie de données de mesure de l’état de santé, les risques pour la santé et les facteurs de protection chez les 15-29 ans. Il énumère toutefois une série de problèmes qui empêchent la prestation de services efficaces aux jeunes, comme des ressources limitées et une infrastructure médicale médiocre. Les services de soins dentaires et de santé mentale sont exclus du panier de santé. Le taux de mortalité au sein de ce jeune groupe reste relativement élevé en raison de maladies diarrhéiques, d’infections des voies respiratoires inférieures, de maladies cardiovasculaires et circulatoires, de troubles mentaux et du comportement, de traumatismes liés aux transports et de la tuberculose.

Les conflits prolongés ont également affecté les normes et les services de santé, de nombreux hôpitaux et cliniques ayant été détruits ou pillés. De nombreux médecins n’ayant pu s’échapper ont été tués, souvent délibérément. L’un des résultats les plus fascinants, mais inquiétants, des conflits est peut-être la constatation que les enfants nés dans les régions irakiennes touchées par des niveaux de violence élevés mesurent 0,8 cm de moins que ceux nés dans des zones de faible violence. Les violents conflits causent des dommages considérables à l’infrastructure de base, comme la dégradation des systèmes hydrauliques, de transport et d’assainissement et la destruction des installations de santé publiques. Le phénomène le plus important est le détournement des ressources, de la santé publique vers l’armement.

Conflits et éducation

Les conflits prolongés dans de nombreux pays arabes ont eu de graves répercussions sur les étudiants, les enseignants et les écoles. Au Yémen, qui connaît l’une des plus grandes crises humanitaires au monde, 1,8 million d’enfants en âge d’être scolarisés n’ont plus accès à l’école, et plus de 3 500 écoles, soit le quart de toutes les écoles, ont été fermées. Il en résulte, selon le rapport, que près de 3 millions des enfants en âge d’être scolarisés au Yémen, soit 47 %, sont privés d’éducation. En Libye, un pays où règne le chaos, des combats intensifs ont entraîné une interruption prolongée du système éducatif et les infrastructures scolaires ont été endommagées. Dans certaines parties du pays, les écoles sont utilisées pour accueillir les personnes déplacées à l’intérieur du pays.

En Syrie, la situation est indescriptible, plus de 10 millions de Syriens vivant dans des camps de réfugiés ou étant déplacés à l’intérieur du pays. Avant la guerre civile, la Syrie avait atteint un taux net de scolarisation de 93,1 % dans l’enseignement primaire. Suite à la guerre civile, de larges segments de la population syrienne sont destinés à devenir analphabètes. Selon le rapport, les déplacements à long terme « créent des générations qui n’ont pas accès à une éducation de qualité et reproduisent et aggravent les effets négatifs des déplacements forcés ». La situation nuit particulièrement à l’éducation dans les régions où l’État islamique (EI) a introduit une éducation d’orientation salafiste, fondée sur la charia islamique, qui exclut délibérément les femmes des écoles.

Le rapport souligne que si les jeunes d’aujourd’hui sont plus instruits, urbanisés et connectés que leurs aînés, ils ont moins de possibilités d’exploiter leurs compétences. Ils se trouvent privée de perspectives sérieuses d’emplois et de revenus, de sorte que « la présence d’une population jeune, nombreuse et dynamique façonne également le paysage sécuritaire de la région ». Des enquêtes indiquent que les jeunes populations sont plus enclines à s’engager dans des conflits et plus susceptibles de rejoindre des organisations radicales que les adultes.

Les actes de terrorisme

Il a été établi que les attentats du 11 septembre 2001, et la plupart de ceux qui ont suivi dans les principales capitales et villes d’Europe, ont été perpétrés par de jeunes musulmans (parfois des femmes). Pourtant, le rapport révèle des chiffres stupéfiants sur les attentats dans les pays arabes. Ainsi, entre 1970 et 2014, l’image est celle de violences et de pertes. Sur 141 966 attentats, 31 699 – 22,3 % – ont été perpétrés dans les pays arabes, causant la mort de 89 102 personnes, soit 28,7 % du nombre total de tués et 147 117, soit 37,15 %, du nombre total de blessés. Selon le rapport, en 2014 seul, le Moyen-Orient représentait près de 45 % de tous les attentats dans le monde. Ces attaques ont coûté la vie à 21 000 personnes.

Conclusion

La jeunesse arabe d’aujourd’hui se trouve dans un état que l’on peut qualifier d’anomie, une condition dans laquelle la société fournit peu d’orientation morale à l’individu. « Anomie » signifie la perte des croyances politiques et morales. Sans repères auxquels s’accrocher, l’individu succombe à un mal-être, à un sentiment d’inanité et d’abattement. C’est la rupture entre l’individu et la communauté, qui entraîne la fragmentation de l’identité sociale et le rejet des valeurs traditionnelles. Sous sa forme la plus grave, ce malaise conduit à des actes aussi désespérés que la violence et le terrorisme.

L’attrait de l’islam politique comme valeur transcendantale n’est pas différent du marxisme, en ce sens qu’il donne l’espoir d’échapper à une réalité opprimante. Mais c’est précisément l’islam politique qui a servi de terreau fertile à un endoctrinement dans la violence et l’extrémisme.

Avec l’avènement d’une technologie de mutation rapide, le train de l’histoire s’envole, laissant derrière lui des millions de jeunes Arabes dans un état d’impuissance et de désespoir et favorisant l’apparition d’États en faillite et de structures sociales précaires.

L’avenir semble sombre, et les perspectives de changement une simple lueur à l’horizon.

* Dr Nimrod Raphaeli est analyste principal (émérite) à MEMRI.

Lien vers le rapport en anglais

Notes :

[1] Pour les besoins statistiques, les Nations unies définissent les jeunes comme étant âgés de 15 à 24 ans. Le rapport examiné utilise un classement différent. L’Initiative des jeunes du Moyen-Orient définit les jeunes comme ayant entre 15 et 29 ans. Cet éventail a été adopté pour refléter les transitions prolongées vers l’âge adulte auxquelles sont confrontés de nombreux habitants de la région.

Acerca de MEMRI

El Instituto de Investigación de Medios de Información en Medio Oriente (MEMRI) explora el Medio Oriente a través de los medios informativos de la región.

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